Bagatelles pour un massacre

Non classé
 
Bagatelles pour un massacre
 
Ils ne le savent probablement pas, mais ils n’auront pas fait que du mal.
Grâce à eux, grâce aux baronnets du 8 Mars ; grâce à cet impensable accouplement carpe/lapin de deux oppositions que rien ne réunit à part leur volonté exhibée, même pas complice, d’arracher le pouvoir et de le monopoliser, la pantalonnade downtown aura créé de nombreux acquis. Un : transfiguré après la mort de son alter ego Hariri, transformé d’intelligent fonctionnaire en un admirable homme d’État, Fouad Siniora n’en restait pas moins ce théoricien désincarné, marqué encore par les zébrures inhérentes à tout ministre des Finances de la planète ; qu’à cela ne tienne, les chefs du 8 Mars lui ont offert, au cours de ces deux dernières semaines, ce qui lui manquait férocement : une indiscutable, une gigantesque popularité que toutes les abayas du monde n’auraient pu lui garantir ; ils lui ont donné, en plus de la tête, les jambes ; l’ont placé d’office en pater familias de sa communauté. Deux : l’antimégashow downtown a politiquement libanisé un homme que sa stratégie et ses armes avaient plus ou moins singularisé, posé quelque part à l’écart de tous ses collègues leaders libanais. L’obstination de Hassan Nasrallah à mener cette insensée OPA contre l’ensemble des institutions libanaises, à jouer à fond la carte iranienne, à faire les belles heures de Damas, et, surtout, son discours du 7 décembre (et l’étourdissante et magistrale réponse, quelques heures plus tard, de Fouad Siniora), ont définitivement démystifié le patron du Hezbollah, l’ont confiné au même espace dans lequel se meuvent les treize autres acteurs de la table du dialogue – ni plus, ni moins. Trois : cette OPA du 8 Mars va bientôt finir de déssiller tous les yeux, de la banlieue sud de Beyrouth à Téhéran en passant par Najaf, va faire assimiler quelque chose d’essentiel, que les chrétiens ont compris après 1975 et avec la guerre civile et que les sunnites ont compris après Taëf et avec la tutelle syrienne : que, comme leurs compatriotes, les chiites du Liban ne pourront jamais gouverner seuls.
Bravo pour les clowns, mais ils auront aussi fait beaucoup (trop) de mal. Naturellement. Et sans doute le savent-ils, les chefs du 8 Mars.
Il y a bien sûr le massacre à la tronçonneuse de la stabilité et de la réputation du Liban, de ses espoirs, de sa force vive, de ses cerveaux, de son pouvoir d’attraction, de son pouvoir de rayonnement ; il y a le massacre de son économie, ces dizaines de milliers d’employés du centre-ville licenciés, ce Paris III menacé, ces soixante-dix millions de dollars perdus chaque jour, une bagatelle, pérorent certains de ces chefs ; il y a le massacre du bien-être, des droits d’au moins 50 % des Libanais ; il y a le saccage, symbolique en diable puisque marquée à chaque pavé, chaque millimètre carré, de l’empreinte indélébile d’un certain Rafic Hariri, le saccage donc de l’une des vitrines fondamentales du Liban, ce downtown qui, qu’on l’aime ou pas, qu’on le veuille ou pas, reste le passage obligé de l’étranger en visite ici, arabe ou européen soit-il, africain ou américain, asiatique ou océanien.
Bien sûr, il y a tout cela, il y a ce flagrant sabotage ; mais, avant toute chose, au-delà de toute chose, il y a une monumentale duperie, une somme folle de tromperies. Écartelés entre qui veulent la croisade éternelle contre le grand Satan américain et son valet israélien et qui veulent anéantir les menteurs-les menteurs-les menteurs, c’est-à-dire tous ceux qui ne pensent pas comme eux, les chefs du 8 Mars ont leurré la très grande majorité de ces jeunes qui les suivent, qui les regardent, qui les écoutent, qui les idolâtrent. Et qui campent downtown, au nom de leur idéal affiché : une participation juste et saine de toutes les composantes libanaises au pouvoir. Formidable : ce n’est qu’ainsi que le Liban fonctionne. Et c’est là que se cache la duperie du siècle. À ces jeunes, les chefs du 8 Mars font croire que la participation juste et saine de toutes les composantes libanaises au pouvoir passe par le tiers de blocage au gouvernement pour une opposition qui détient pourtant les présidences de la République et de la Chambre. Que cela passe par la séquence totalement irréelle et illogique élections législatives/élection présidentielle, que cela passe par l’inversion absolue – la perversion absolue – de l’histoire telle qu’elle s’est écrite un 14 mars 2005. À ces jeunes, les chefs du 8 Mars ne disent pas qu’une participation juste et saine de toutes les composantes libanaises au pouvoir est assurée par le ni deux tiers ni un tiers, par les constantes de Bkerké, seul à même de réconcilier Dar el-Fatwa et le Conseil supérieur chiite, par l’élection d’un successeur à l’improbable Émile Lahoud puis la formation d’un gouvernement transitoire chargé de débattre la nouvelle loi électorale et de préparer un scrutin anticipé. Que cela passe donc par la mise en application de la proposition Honein, qui règle absolument le problème-clé de l’ordre des priorités, la séquence d’action. À ces jeunes, et évidemment à tout le monde, les chefs du 8 Mars mentent comme jamais ils ne l’avaient fait : quand on hait réellement un pouvoir, on n’appelle pas les autres au massacre, on y va soi-même, au cœur de l’arène, c’est-à-dire dans les institutions ; la haine, comme l’amour, quand ils sont authentiques, acceptent tous les risques.
Il disait, en 1937 : Comment se fabriquent, je vous demande, les idoles dont se peuplent tous les rêves des générations d’aujourd’hui ? Comment le plus infirme crétin, le canard le plus rebutant, la plus désespérante donzelle, peuvent-ils se muer en dieux ?… déesse ? recueillir plus d’âmes en un jour que Jésus-Christ en deux mille ans ?… Publicité ! Que demande toute la foule moderne ? Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n’eut jamais dans toutes les pires antiquités… Du coup, on la gave, elle en crève… Et plus nulle, plus insignifiante est l’idole choisie au départ, plus elle a de chances de triompher dans le cœur des foules… mieux la publicité s’accroche à sa nullité, pénètre, entraîne l’idolâtrerie… Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture. On peut accuser Louis-Ferdinand Céline de tout, tout lui nier, sauf d’avoir été l’un des plus éblouissants, des plus visionnaires génies. Et dans son infini dégoût du monde, se cachait le plus fou, le plus fort des espoirs.
Ziyad MAKHOUL
Vendredi 15 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth