Pour l’amour du Liban

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               Pour l’amour du Liban
 
Dans l’histoire des nations, il est des moments où la raison vacille, où la folie s’empare des esprits, où tout bascule sans coup férir, sans préavis. Dans l’histoire des nations, il est des moments où le droit plonge dans les ténèbres, où la justice succombe à la loi du plus fort, où les recours se perdent dans les méandres de la duplicité, de la fausseté.
Le Liban ne peut se prévaloir d’avoir fait exception. Son histoire récente, étalée sur de longues, sur d’interminables années, a été jalonnée de scènes d’horreur, de funestes rendez-vous avec la mort. De guerres civiles en « guerres des frères », de ruptures confessionnelles en massacre d’innocents, la mémoire libanaise a mis longtemps pour se purifier, pour se reconstituer.
Mais les leçons ont-elles été tirées de ces dérives successives ? Le slogan « plus jamais ça », que ressassent, à travers le monde, les populations sorties de l’enfer, s’est-il incrusté, s’est-il implanté dans l’esprit des Libanais ? Le souvenir des drames, des « dévoyances » passées suffit-il à les dissuader d’entrer dans de nouvelles aventures, de paver la voie à de nouvelles catastrophes ?
Poser ces questions c’est déjà reconnaître que le risque existe, que le Liban n’a pas encore échappé à la damnation qui le poursuit depuis des décennies : un cycle infernal fait de guerres, de dévastations, suivies de réconciliations, de reconstruction, de relance économique et, une fois de plus, de chutes dans l’autodestruction, le rejet du dialogue, l’exacerbation des fanatismes sectaires et confessionnels.
On ne joue pas impunément avec la rue, on ne manipule pas les foules sans danger. Cela a été dit et redit au fil des jours, asséné, comme autant d’avertissements, au fil des semaines, mais quand un pays est pris en otage dans sa globalité, tous les appels à la raison tombent, forcément, dans l’oreille de sourds.
En optant pour l’épreuve de force, le Hezbollah a pris de gros risques et, depuis vendredi, il joue quasiment avec le feu. De toutes les parties en conflit, il est celui qui a le plus à perdre : sa translation, son déplacement des champs de bataille du Sud vers les ruelles pernicieuses, subversives de Beyrouth pourraient, en effet, lui porter un immense préjudice.
C’est son aura de Résistance pure et dure qui risque d’être éclaboussée, c’est sa « victoire divine » qui risque d’être entachée, profondément souillée. Un dérapage, une provocation, l’irruption d’une « cinquième colonne » réduiraient le Hezbollah à son aspect restrictif de parti chiite en confrontation directe avec la composante sunnite du pays. Les incidents de dimanche soir, à Kaskas et à Tarik Jédidé, en ont d’ailleurs fourni la dramatique illustration.
Et ce n’est certainement pas la couverture chrétienne assurée par le général Michel Aoun qui lui évitera de tomber dans les ornières du sectarisme, cette même couverture ayant divisé les rangs chrétiens et créé des rues antagonistes.
Le Liban, faut-il le rappeler, est pluricommunautaire, son essence est confessionnelle et le Hezbollah fait partie de cette mosaïque. Hors de tout équilibre, hors de toute entente, c’est la porte ouverte à l’aventure, aux divorces lourds de conséquences.
Déjà, un certain 12 juillet, le parti de Dieu avait transgressé la règle du consensus, privilégiant « l’unilatéralité ». Aujourd’hui, il récidive en transposant sa bataille vers l’intérieur, dans une rue beyrouthine en ébullition, un projet d’insurrection civile qui ne dit pas son nom et qui risque de mener à la subversion évoquée, il y a deux jours, sur un ton alarmiste, par le président Hosni Moubarak.
Il n’est plus permis de pratiquer la politique de l’autruche, de se cacher derrière son petit doigt : le Liban n’est pas isolé de son environnement et les déchirures qui accablent le monde musulman, l’Irak en particulier, se répercutent forcément sur son sol.
Le président égyptien n’y est d’ailleurs pas allé par mille chemins pour exprimer ses appréhensions : « Si l’Iran intervient en faveur d’une partie, a-t-il averti, des pays arabes pourraient intervenir en faveur d’autres parties et ce serait alors le chaos. »
Nous n’en sommes heureusement pas encore là et les hommes de bonne volonté n’ont pas encore tous baissé les bras, les médiateurs n’ont pas usé de tous leurs stratagèmes.
Dimanche matin, dans les rues de Beyrouth, les barrières de la haine, les murs de la séparation avaient été balayés, l’espace de quelques heures, « pour l’amour du Liban ». Un marathon d’espoir précédé, l’avant-veille, de l’hymne à la vie de Feyrouz. Deux événements porteurs d’unité, de tolérance, de réconciliation, un même rejet de l’ostracisme, de l’intransigeance.
Un gouvernement élargi d’union nationale ? Cela est plus qu’évident, cela est plus que nécessaire, mais pas le revolver sur la tempe…
Chronique de Nagib AOUN
Lundi 04 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth