Ahlan wa sahlan

Non classé
 
EN DENTS DE SCIE
 
Ahlan wa sahlan
 
On s’amuse comme on peut. Pas comme on veut.
Proverbe libanais, probablement…

Quarante-huitième semaine de 2006.
Ils étaient heureux avant-hier, excités, toutes testostérone et adrénaline dehors ; peu importe s’ils sont passés et repassés vingt-cinq fois devant le domicile de la rue Bliss de Fouad Siniora, drapeaux jaune-vert-orange au vent et klaxons et hourras hurlés sans interruption, quarante fois dans tous les quartiers sunnites de la capitale. Ils étaient heureux avant-hier, bondissants, satisfaits enfin. Et pour cause : quelques heures plus tard, ils feront comme leurs concitoyens, absolument comme les autres Libanais. Ils marcheront dans la rue, ils retrouveront une place, un espace placentaire, ils s’y masseront, mélangeront leurs couleurs, leurs bruits, leurs odeurs, leurs mains, ils communieront, ils scanderont des slogans, ils protesteront, ils contesteront, ils revendiqueront ; bref, ils manifesteront. C’est exactement ce qu’ils ont fait hier, et, finalement, c’est cool, c’est bienvenu : il faut bien que le corps, que les cordes vocales exultent. Depuis le 14 février 2005, la libanitude se mesure à l’aune de la capacité à manifester ; voilà désormais les Libanais, tous les Libanais, frères dans leur égalité et dans leur liberté. De manifester.
Mais cette farouche affirmation par un peuple de sa citoyenneté, de son appartenance nationale, si elle l’unit, si elle le norme et le normalise, en même temps elle le scinde, le différencie, naturellement elle le trie, pour la simple et bonne raison qu’on ne manifeste pas gratuitement, pour la beauté et la flamboyance du geste ; on manifeste pour ou contre quelqu’un, quelque chose, en ayant pris soin au préalable de choisir le bon, le sain timing. Captifs amoureux, adorateurs d’hommes bien plus que d’idées, hyperdisciplinés, hyperobéissants, les membres du 8 Mars, c’est-à-dire cette somme incongrue mais désormais parfaitement réelle des partis prosyriens (Hezb, Amal, Marada, Rencontre nationale, Baas, PSNS, etc.) et du CPL de Michel Aoun, ont manifesté hier contre le gouvernement Siniora, contre la majorité au pouvoir et donc, par ricochet, contre tout ce que défend et en lequel croit la majorité des Libanais : le tribunal international ; l’arrêt des assassinats ; l’application des résolutions onusiennes et notamment la 1701 ; Paris III avec le cortège de réformes qui précèdent ; l’indépendance et la souveraineté du Liban pour qu’il n’y ait jamais plus de tutelle syrienne, jamais une autre tutelle, jamais plus de mini-États parasites, et, surtout, la culture de la vie, la logique du bonheur, la libanitude. Ils ont certes manifesté pour aussi : pour un gouvernement d’union nationale et pour un gouvernement propre. Sauf que leurs leaders ont oublié de leur dire que ce n’est pas un gouvernement d’union nationale qu’ils veulent, mais un tiers de blocage ; sauf que plus personne d’entre eux ne prend la peine de voir que cette équipe au pouvoir, lavée qui plus est par tous les sangs coulés, déversés, montre depuis sa création qu’elle a appris les vertus du shampoing, de la douche et du brossage de dents quotidiens – les audits sont là.
Ainsi, ils ont manifesté et entendent aller jusqu’au bout de leur opération : faire des sit-in jusqu’à ce que chute, disent-ils, le gouvernement Siniora. Comme avant eux le 14 Mars. C’est très bien. Sauf qu’aussi insensé que cela puisse paraître, le 8 Mars veut recréer le même processus qui a conduit à la démission du cabinet Karamé, il veut karamiser Fouad Siniora, il veut produire les mêmes effets sans se douter ou sans vouloir reconnaître un seul instant que les causes sont diamétralement opposées. C’est soit de l’aveuglement soit de la bêtise, et c’est totalement dans ce mélange abortif, dans cet absolu déni de réalité que s’affichent et que brillent les limites de l’action du 8 Mars. Quelles que soient les motivations de Hassan Nasrallah, qui a atteint hier, c’était certes impressionnant, le plafond de mobilisation de ses partisans ; quelles que soient les motivations de Nabih Berry, le moins enviable des prisonniers politiques ; quelles que soient les motivations de Sleimane Frangié, dont l’inqualifiable outrage fait hier au patriarche Sfeir a sans doute fortement compromis l’avenir politique ; quelles que soient les motivations de Michel Aoun, qui, confondant Riad el-Solh 06 avec Baabda 88, a parlé en ce 1er décembre de libre décision nationale et de laïcité à un public formé à 80 % de partisans du Hezbollah, soumis doctrinairement au wilayet al-faqih et irréversiblement antilaïcs.
L’action du 8 Mars est d’autant plus limitée qu’en face, il y a la métallique détermination d’une majorité emmenée par le plus que jamais admirable Fouad Siniora, et qu’il y a l’attachement, encore plus ferme, de Michel Sleimane à empêcher la moindre velléité de trouble ou de paralysie du pays. Reste que l’effet psychologique de ce 1er décembre, cette satisfaction d’avoir asséné aux autres Libanais et au monde une marée humaine, additionnés aux efforts présumés des ambassadeurs saoudien et iranien, peuvent servir, à condition bien sûr qu’aucun pôle du 8 Mars n’ait programmé le chaos ou le hold-up de toutes les institutions de l’État : forte de la mobilisation d’hier, l’opposition peut effectivement considérer que les compteurs ont été mis à zéro, et reprendre langue, sur la base d’un package deal tribunal-présidentielle-gouvernement d’union-législatives avec nouvelle loi électorale, avec la majorité, sachant que celle-ci ne fera aucune compromission sur n’importe laquelle de ses constantes sacrées. À ce moment-là, ce sera – Walid Joumblatt l’a résumé hier au nom de la majorité des Libanais – welcome et bienvenue. Naturellement.

Ziyad MAKHOUL
Samedi 02 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth