« Kafa » à Bkerké

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Des femmes portant le deuil répondent à l’appel des familles des martyrs
 
« Kafa », un cri de douleur et de révolte revêt Bkerké de noir
 
 
Elles ont inondé la cour de Bkerké de noir hier pour crier « Kafa ! » (« Ça suffit ! ») Les assassinats, les menaces, les accusations, les dissensions internes (notamment interchrétiennes)… Les manifestantes qui s’étaient rassemblées au patriarcat maronite, à la demande des forces du 14 Mars et des familles des martyrs, ont dénoncé tout cela, interpellant directement le patriarche maronite Nasrallah Sfeir à qui elles venaient exprimer ce cri du cœur, en présence des épouses, mères, filles, sœurs et parentes de tous les martyrs tombés depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, et jusqu’au ministre Pierre Gemayel, tué il y a un peu plus d’une semaine, et dont les portraits étaient distribués à la porte. Un cri du cœur, mais aussi un cri de révolte, comme l’exprimait cette banderole à la porte du patriarcat portée par un manifestant : « Utilisez votre autorité, patriarche. »
Le sit-in était prévu à 15h30, mais les manifestantes de noir vêtues ont commencé à affluer avant 15h, accueillant avec des tonnerres d’applaudissements et des remarques émues les familles des martyrs qui arrivaient progressivement. Il y avait évidemment les proches du ministre Pierre Gemayel, Joyce sa mère, Patricia sa femme, Nicole sa sœur, Solange Gemayel, députée de Beyrouth et veuve du président Béchir Gemayel et sa fille Youmna. Siham Tuéni, épouse du député martyr Gebran Tuéni, était venue avec ses deux petites filles, ainsi que les deux filles aînées du journaliste, Nayla et Michèle. Gisèle Khoury, femme du martyr Samir Kassir, était là avec les deux filles du journaliste, ainsi que la femme et la fille de Georges Haoui et la femme et la sœur de Ramzi Irani. La journaliste May Chidiac, elle-même victime d’une tentative d’assassinat en 2005, avait également fait le déplacement.
Le rassemblement avait trois objectifs, selon les organisatrices elles-mêmes : revendiquer la mise en place du tribunal international, rejeter la violence et l’impact qu’elle a sur la vie et l’éducation des enfants et des jeunes, et demander que « certains leaders chrétiens arrêtent de donner leur couverture aux assassinats ». Unies dans un même recueillement, souvent en larmes et toujours en colère, les manifestantes se sont spontanément mises à prier, en attendant l’arrivée du patriarche Sfeir, entouré des proches des martyrs.
« Nous voulons un autre président de la République ! » « Nous ne voulons pas de chrétiens dans la rue demain ! » « Assez d’assassinats ! » « Nous revendiquons une solution ! » Ou simplement « Kafa !» Les manifestantes comptaient bien faire entendre leur voix hier, s’adressant directement au patriarche et interrompant même son discours à plusieurs reprises par leurs remarques ou leurs applaudissements. « Avec la députée Solange Gemayel nous disons “ Kafa ! ” » C’est ainsi que le patriarche Sfeir a commencé son discours, repris par la foule qui a également scandé : « Pierre vit en nous ! » « Il n’y a pas de solution dans le recours à la rue », a-t-il par ailleurs lancé, avec l’assentiment de la foule. « La solution est dans le dialogue, le débat honnête. » « Nous sommes avec vous », a également dit le patriarche, s’adressant à la foule en colère. « Nos martyrs sont chez Dieu, comme les saints, et ils prient pour nous. Nous devons nous adresser à eux pour que Dieu nous accorde paix et stabilité. »
La députée Solange Gemayel s’est exprimée en premier, donnant le ton. « Nous sommes là (…) vêtues de noir, le noir que les assassins veulent faire porter au pays et dont ils veulent entourer la révolution du Cèdre pour faire revenir le pays à l’ère de la tutelle du régime syrien », a-t-elle dit. « Nous voulons vivre, nous méritons la vie », a-t-elle également déclaré, très acclamée.
Toutefois, l’un des moments les plus émouvants a été l’apparition et le mot de Joyce Gemayel, toujours dévastée mais ferme. « Ne désespérez pas, sinon Pierre serait mort pour rien », a-t-elle dit à une audience émue. Elle a insisté sur l’importance de l’unité des chrétiens, « qui doivent demeurer dans un même rang pour défendre le Liban ». Quant à Nayla Tuéni, elle a scandé avec les manifestantes le serment de son père Gebran. À son tour, May Chidiac a appelé à un regain d’espoir, soulignant qu’il fallait continuer sur la même voie, malgré les difficultés.
Les manifestantes se sont ensuite dispersées dans le calme, ce qui n’empêchait pas leurs conversations d’être animées. Pas surprenant alors que ce sit-in intervienne à la veille de la manifestation prévue par les forces d’opposition, et dans le climat de tensions qui prévaut dans le pays.
Auparavant, le patriarche maronite avait reçu les familles des martyrs, notamment celle de Pierre Gemayel, qui le remerciait d’avoir présidé les obsèques du ministre.
Suzanne BAAKLINI
Vendredi 01 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth