Pur Sang, par Ziyad Makhoul

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Pur Sang
L’article de Ziyad MAKHOUL
 
Imbéciles. Ils avaient décidé de décapiter le sunnisme proche-oriental en tuant Hariri. Ils ont récolté un de ces coups de poing de l’histoire, un qui ne pardonne pas : la prise de conscience, un magma de peuple, la phénoménale solidarité de trois communautés, le retrait de l’armée syrienne, la formation du premier gouvernement indépendant depuis des décennies, l’arrivée de Mehlis, puis l’avènement de Brammertz. Imbéciles. Ils avaient décidé de bâillonner les Libanais en assassinant Haoui, Kassir, Tuéni. Ils ont centuplé l’entêtement des Libanais et du monde ; au lieu de fermer des gueules, ils ont vu les vannes s’ouvrir. Imbéciles. Ils ont compris que le tribunal est inéluctable, que la justice et la vérité commençaient leur longue, leur lente mais leur inéluctable, leur irrépressible marche ; ils ont alors éliminé un ministre tout en préparant l’assassinat d’un deuxième (d’un troisième, de sept députés…) pour que le gouvernement chute de lui-même, pour qu’à la Chambre l’Alliance du 14 Mars perde ses 70 sièges, et, parce qu’ils sont imbéciles jusqu’au bout, ils ont parié sur la re-guerre entre chrétiens : ils ont choisi un Gemayel de 34 ans. Ce qu’ils ont obtenu ? La fusion de tous les sangs en un seul, de trois communautés en une seule (en attendant la quatrième…), de millions d’énergies et d’opiniâtretés en une seule ; ils ont permis à la majorité des Libanais d’afficher, éclatante du sang de Pierre, bouillonnante du sang de Pierre, leur majorité. Imbéciles. Cette majorité n’est même plus celle du nombre : c’est la majorité des sangs, de tous ces sangs résumés en celui de Pierre. Imbéciles. Cette majorité n’est même plus triste ou en colère, ces deux (res)sentiments ont vite été transcendés, transformés en une attitude : la sérénité, la vraie, l’absolue sérénité, de celles que permettent uniquement la plus farouche des déterminations et l’assourdissante prescience de défendre la cause juste. Imbéciles. Ils ne savent pas, ils ne peuvent pas savoir, pour ne l’avoir jamais connue, sauf pervertie au sinistre temps de la tutelle, ce qu’une vraie sérénité peut faire, quelles imparables actions elle autorise. Imbéciles.
Sérénité exhibée hier en des mots, des phrases-vérité, des phrases-actions, surtout. Walid Joumblatt : « Ils ne feront pas fléchir notre détermination à refuser la culture de la mort et du chagrin. » Samir Geagea : « S’ils veulent la confrontation, ils l’auront. » Saad Hariri : « Votre union, nationale, est plus forte que leurs armes. » Sérénité évidente du patriarche maronite, sérénité de facto, de par sa simple présence en la cathédrale Saint-Georges, Mgr Sfeir a tout dit. Sérénité hallucinante, enfin, que celle d’un Amine Gemayel littéralement transfiguré par sa douleur, et qui a su, admirable, utiliser cette douleur pour qu’un sang jamais ne sèche, pour qu’un acte soit posé, pour que Michel Aoun, qui n’aurait jamais fait de la politique sans lui, revienne en faire avec lui, dans l’esprit et dans la lettre de ce 14 Mars dont Pierre Gemayel représentait un des avenirs.
Mais Michel Aoun n’est pas serein. Michel Aoun n’a visiblement pas compris que quelque chose ne va plus ; qu’une digue s’est rompue ; qu’il n’est plus question de la victoire d’une partie sur une autre puisqu’on lui a proposé le ni 1/3 ni 2/3 ; Michel Aoun aurait dû demander à Amine Gemayel de le tenir par la main pour le faire traverser la foule en colère jusqu’à l’intérieur de l’église. Pour ensuite, sans rien céder, sans (se) compromettre, juste avec l’appréhension qu’il y a un avant et un après-21 novembre 2006 réexaminer ses rapports avec la majorité sur une page blanchie par le sang, somme de tous les autres, de Pierre Gemayel. Il est aussi désolant, aussi honteux de voir les partisans de Michel Aoun insultés et humiliés, les bureaux du CPL vandalisés ou fermés, que d’entendre Michel Aoun s’entêter dans la stérilité de cette insupportable prétention qui le porte à croire que c’est son alliance ou son entente avec le Hezbollah qui empêche la guerre civile, qui protège, comme il l’a dit hier, l’unité et préserve la République. Que d’entendre Michel Aoun s’enferrer dans l’impasse de sa logique, réclamer une enquête alors qu’il sait pertinemment qu’aucune enquête, du moins locale, du moins pour l’instant, n’a pu donner des résultats, qu’il est impossible qu’il y ait des résultats, que les tueurs sont des professionnels, que leurs commanditaires sont des acteurs régionaux. Que d’entendre Michel Aoun se demander si le gouvernement doit représenter la communauté internationale et en servir les intérêts plutôt que le peuple : il l’a pourtant vu, et entendu, le peuple, hier. Que d’entendre Michel Aoun dire qu’on ne peut pas exiger de lui plus que ce qu’il ne peut donner – Michel Aoun est d’un coup trop modeste : il peut donner bien plus qu’il ne le pense, il suffit qu’il le veuille. Tout ce que l’on demande à Michel Aoun c’est de faire son maximum pour que le tribunal soit adopté le plus vite possible. Ou alors que les Farid el-Khazen, les Ibrahim Kanaan, les Nehmetallah Abi-Nasr, les Sélim Salhab, les Ghassan Moukheiber, les Walid Khoury se lèvent, qu’ils revendiquent, qu’ils s’expriment, à moins qu’eux aussi, mais personne ne le croirait, ne soient désormais des captifs amoureux, incapables de reconnaître le juste de l’injuste. Michel Aoun a dit qu’il est fort probable que son bloc parlementaire vote en sa faveur, mais qu’il faut attendre que ce projet de tribunal soit transmis à la Chambre. À la bonne heure : ce qu’il aurait dû alors réclamer, live sur al-Jazira, pour être en harmonie avec lui-même, c’est que Nabih Berry convoque les députés à débattre, dans un hémicycle de préférence bunkerisé, de… ce projet. Désormais, encore plus que d’habitude, il vaut mieux faire aujourd’hui ce que l’on peut faire demain…
Aujourd’hui, hier, demain : il est un homme qui a perdu la notion du temps, comme s’il avait été embastillé dans un quatrième sous-sol pendant des siècles. C’est normal : cet homme pourtant courageux, on l’a vu hier se faire huer sans qu’il ne recule, est prisonnier – le sang, somme de tous les autres, de Pierre Gemayel libère ; qu’il en profite. Cet homme, ce prisonnier qui représentait hier la communauté chiite en la cathédrale Saint-Georges s’appelle Nabih Berry.
Ziyad MAKHOUL
Vendredi 24 Novembre 2006 | 5:00 |