À Bickfaya, des pétales de fleurs et des tonnerres d’applaudissements

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Une foule d’anonymes et de personnalités se recueillent devant la dépouille mortelle du ministre de l’Industrie
 
À Bickfaya, des pétales de fleurs et des tonnerres d’applaudissements
 
 
Bickfaya, fief de la famille Gemayel, s’est préparée dès le matin à porter le deuil du ministre de l’Industrie et député du Metn, Pierre Gemayel. Les rues de la localité ont été ceintes de rubans blancs et des portraits du ministre assassiné ont été collés aux murs. Certains d’entre eux, géants, portaient l’inscription : « Pour le Liban. »
C’est peu après 9 heures que la dépouille mortelle de Pierre Gemayel est arrivée à l’entrée de Bickfaya. Le cortège funèbre avait quitté une demi-heure plus tôt l’hôpital Saint-Joseph, où le corps du ministre assassiné avait été transporté la veille.
La dépouille mortelle a été accueillie au son du glas par une foule de plusieurs milliers de personnes. Des salves d’armes automatiques ont été tirées en l’air. Puis le cercueil enveloppé du drapeau blanc frappé du cèdre des Kataëb a été porté à bout de bras de l’entrée de la localité jusqu’à la résidence de l’ancien président de la République, Amine Gemayel.
 

Sous des tonnerres d’applaudissements et des pluies de riz et de pétales de fleurs, les supporters Kataëb se sont arrêtés à plusieurs reprises pour faire danser le cercueil, notamment au niveau de la permanence du parti. Le cortège funèbre, ayant à sa tête le père et la mère du ministre assassiné, Amine et Joyce, son épouse, Patricia, sa sœur Nicole et son frère Sami, a poursuivi son chemin jusqu’à la résidence des Gemayel. La dépouille mortelle a été ensuite déposée dans la crypte de la maison.
Sami, le visage défait, se tient près du cercueil avec sa tante, Arzé, qui est dans les ordres. Il entoure de son bras son cousin, Nadim Béchir Gemayel.
Nicole passe de longs instants la tête posée sur le cercueil de son frère, tapotant doucement de sa main droite le drapeau qui l’entoure.
À la crypte de la résidence des Gemayel, seuls les hoquets des sanglots étranglés entrecoupaient la prière.
À l’étage, peu après l’arrivée de la dépouille mortelle de leur fils, Amine Gemayel et son épouse ont commencé à recevoir les responsables, les hommes politiques et les militants venus présenter leurs condoléances.
« Ils ont criblé son corps de balles. Ils l’ont déchiqueté », se lamente, les yeux baignés de larmes, la mère du ministre assassiné. Malgré sa souffrance visible à sa démarche et à sa mine décomposée, Amine Gemayel a donné plusieurs interviews pour mettre l’accent notamment sur le soutien de la communauté internationale au Liban et sur l’unité des Libanais. Il a cité encore une fois tous les membres de sa famille assassinés depuis le début de la guerre en 1975.

Douleur étranglée
La douleur de Bickfaya, de sa foule d’anonymes et des personnalités venues soutenir les Gemayel était silencieuse, étranglée, semblable à la douleur de la famille du ministre assassiné.
Hier, à Bickfaya, des ministres, des députés, d’anciens Premiers ministres, d’anciens parlementaires, de chefs de parti ont notamment défilé.
Un moment d’intense émotion s’est emparé de l’assistance lorsque le PDG d’an-Nahar, Ghassan Tuéni, père du député de Beyrouth, Gebran, assassiné le 12 décembre dernier, est entré dans le salon et a enlacé l’ancien président de la République.
Le député Marwan Hamadé, qui avait vu la mort en face le 1er octobre 2004, s’est aussi rendu à Bickfaya.
Au fief des Gemayel, une foule triste et hébétée par la douleur a applaudi plusieurs personnalités, notamment le chef du comité exécutif des Forces libanaises, Samir Geagea.
Ont également présenté leurs condoléances à la famille du ministre assassiné les ministres Nayla Moawad, Ghazi Aridi et Michel Pharaon, les députés Nabil Boustany, Fouad el-Saad, Akram Chehayeb, Abdallah Farhat, Ayman Choukair, Boutros Harb ; du Bloc de la réforme et du changement, Nehmetallah Abi Nasr, Farid el-Khazen ; du Bloc de la résistance et du développement, Anouar Khalil, Yassine Jaber et Abdelatif Zein ; l’ancien Premier ministre, Sélim Hoss ; l’ancien ministre et président de la Ligue maronite, Michel Eddé ; le commandant en chef de l’armée, Michel Sleimane ; le métropolite de Beyrouth, Élias Audeh, et l’évêque maronite d’Antélias, Youssef Béchara. Il convient de signaler que le député du Metn, Michel Murr, a reçu pendant quelque temps les condoléances aux côtés de la famille du défunt.
Il y avait aussi les journalistes May Chidiac, qui avait échappé par miracle le 25 septembre 2005 à un attentat, et Gisèle Khoury, épouse de Samir Kassir, tué à Achrafieh le 2 juin 2005, ainsi que Siham Gebran Tuéni, épouse du député assassiné de Beyrouth.
Plusieurs diplomates arabes et étrangers en mission au Liban étaient présents également à Bickfaya, notamment le représentant personnel de Kofi Annan pour le Liban, Geir Pedersen.
L’ancien chef de l’État a en outre reçu des appels et des messages de condoléances du président américain, George Bush, du président français, Jacques Chirac, du roi d’Arabie saoudite, Abdallah ben Abdelaziz, du président égyptien Hosni Moubarak et de l’ancien vice-président syrien, Abdel-Halim Khaddam.

Une couronne toujours fraîche
Un peu plus loin de la résidence des Gemayel se trouve la permanence du parti Kataëb à Bickfaya, où plusieurs jeunes militants se sont rassemblés. Beaucoup, les yeux embués de larmes, avaient du mal à trouver les mots pour parler du ministre de l’Industrie. Ils racontent qu’en deux mois, Pierre Gemayel avait visité 130 permanences Kataëb dans toutes les régions du Liban pour relancer le parti. Plus d’un parlent de sa modestie, sa manière de rendre service et la simplicité avec laquelle il traitait avec les militants, qu’ils soient âgés ou très jeunes. Ces derniers se souviennent de lui cet été à Bickfaya quand il avait disputé, avec eux, un match de basket.
« À maintes reprises, il nous avait dit qu’il détestait les armes, qu’il refusait les effusions de sang. Il disait que tout pouvait être réglé politiquement », raconte un militant, d’une voix à peine audible.
À une centaine de mètres de la permanence des Kataëb, se trouve celle du PSNS (Parti syrien national social), veillée par deux blindés de l’armée. La veille, une rixe avait éclaté entre les militants phalangistes et ceux du parti prosyrien. Ces derniers avaient tiré en direction des jeunes Kataëb, qui voulaient prendre possession des lieux. Après des heures de tension, quand les partisans du PSNS ont quitté la permanence, les militants Kataëb en ont saccagé l’enseigne et l’emblème.
Hier matin, à l’entrée de la localité, au pied du monument dédié à Pierre Gemayel, fondateur des Kataëb et l’un des pères de l’indépendance, se trouvait toujours, toute fraîche, la couronne de fleurs que le ministre de l’Industrie avait déposée, la veille, une heure environ avant son assassinat.
Des panneaux publicitaires, dans le cadre d’une campagne lancée par les forces du 14 Mars, bordent les deux côtés de l’autoroute menant du Metn à Beyrouth. Ces affiches portent les portraits des personnalités assassinées – ou ayant échappé à un attentat – depuis le 1er octobre 2004 jusqu’au 12 décembre 2005 : Marwan Hamadé, Rafic Hariri, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Georges Haoui, Élias Murr, May Chidiac et Gebran Tuéni. À côté de chaque visage, on distingue le site d’un attentat et l’inscription : « Nous n’oublierons pas. » Des affiches de cette même campagne, portant le portrait de Pierre Gemayel et l’image du site de l’attentat de Jdeidé, étaient accrochées hier en soirée au centre-ville.
Aujourd’hui, les habitants du Metn, de Beyrouth et d’autres parties du Liban se rassembleront pour un dernier adieu à Pierre Gemayel. Et ces Libanais rappelleront à tous qu’ils ne comptent pas oublier.
Patricia KHODER

Jeudi 23 Novembre 2006 | 5:00 | Beyrouth