Pierre Gemayel assassiné

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Le ministre de l’Industrie conduisait depuis quelques heures la Kia qu’il avait louée à une agence
 
Pierre Gemayel assassiné hier, à Jdeidé, d’une dizaine de balles à la tête
 
Une dizaine de balles à la tête. Le ministre de l’Industrie et député du Metn, Pierre Gemayel, a été assassiné hier, en plein jour, à Jdeidé. L’assassinat a eu lieu non loin de l’église Saint-Antoine, à une centaine de mètres d’une permanence du parti Kataëb. Pierre Gemayel conduisait lui-même une voiture de location : il savait que sa vie était en danger et il a cru à tort qu’il pouvait leurrer ceux qui tiennent, depuis le 14 février 2005, à plonger le Liban dans le chaos. Pierre Gemayel est, après Rafic Hariri, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Georges Haoui et Gebran Tuéni, la sixième personnalité libanaise, s’opposant à la Syrie, à être assassinée depuis le début de 2005, sans compter les tentatives ratées d’assassinats et les explosions dans les quartiers résidentiels.
Le ministre de l’Industrie était accompagné de deux gardes du corps. L’un, Samir Chartouni, assis à côté de lui, et atteint également à la tête, a péri à l’hôpital Saint-Joseph, à Dora. Le deuxième, membre de la Sûreté de l’État, assis sur le siège arrière, n’a pas été touché. Il était près de 15h 30 quand l’attentat a eu lieu. Pierre Gemayel venait de sortir de l’église Sainte-Rita, où il avait présenté des condoléances à des supporters du parti Kataëb.
Selon plusieurs témoins, une jeep a barré la route à la petite Kia, des hommes en sont sortis. L’un d’eux s’est dirigé vers la Kia, s’est mis devant la fenêtre de la portière avant-gauche (celle du conducteur), et a tiré à bout portant à l’aide d’un pistolet muni d’un silencieux sur le ministre de l’Industrie. Puis des rafales ont été tirées en l’air pour faciliter l’évasion. Un témoin, un ouvrier syrien, a été blessé. La voiture de Gemayel a roulé quelques mètres à vide avant de cogner un autre véhicule.
Hier, une heure après l’attentat, les cloches des églises de Jdeidé sonnaient le glas. Non loin des lieux de l’assassinat, un homme dans un salon de coiffure est toujours en état de choc. Il porte quelques taches brunâtres sur les vêtements.
« Regardez, c’est le sang de cheikh Pierre. J’ai cru qu’il y avait eu un accident de voiture. J’avais la porte du salon fermée, je n’ai rien entendu. Puis, j’ai vu les gens courir. J’ai couru avec eux. Je suis arrivé devant la voiture. J’ai vu cheikh Pierre, le col de sa chemise, sa cravate, une partie de sa nuque et puis… Rien que du sang et de la chair. Lui et son garde du corps étaient recroquevillés l’un contre l’autre », raconte Georges Ghanem. Il jette un coup d’œil à son écran de télévision qui passe en boucle des images de l’assassinat. Il ajoute : « Les militants Kataëb sont accourus de la permanence. Il a fallu peut-être dix minutes pour extirper cheikh Pierre de la voiture. Il a été transporté à l’hôpital à bord d’une jeep portant l’inscription, “Si tu aimes le Liban, aimes son industrie”. » Ce slogan avait été créé, il y a quelques mois, par l’équipe du ministre de l’Industrie pour encourager les produits fabriqués au Liban.

La Kia livrée à Gemayel la veille
Peu après l’attentat, il était difficile de circuler en voiture à Jdeidé et à Dora, l’armée ayant notamment bloqué l’accès aux véhicules au niveau des rues menant à l’hôpital Saint-Joseph de Dora et les militants ayant pris l’établissement hospitalier d’assaut.
Dans le secteur de l’hôpital, des deux côtés de la chaussée, des voitures de supporters Kataëb sont stationnées. Certaines portent sur leur rétroviseur un petit drapeau du parti. Sur l’une d’elles, on distingue sur la vitre arrière une vignette à l’effigie d’un homme assassiné, lui aussi à la fleur de l’âge, qui avait lui aussi deux enfants au moment d’un attentat perpétré à Achrafieh, le 14 septembre 1982. Et, comme son oncle, le président élu Béchir Gemayel, le ministre assassiné avait hier un peu plus de trente ans.
À l’hôpital, non loin de la porte des urgences, un homme fait les cent pas, se dirige vers la morgue, revient, s’adosse contre un mur les yeux embués de larmes…. Zeinoun Zeinoun accompagnait Pierre Gemayel dans tous ses déplacements. Pas hier, le ministre de l’Industrie avait empêché son garde du corps le plus rapproché – son ombre – de se déplacer avec lui.
Paul Naccouzi, un autre compagnon de Pierre Gemayel, raconte : « Hier à minuit 45 minutes (dans la nuit de lundi à mardi) on lui a livré la voiture. Moi-même je l’ai louée à l’agence. Et puis, cheikh Pierre est allé de son domicile à Rabieh au ministère à Badaro, s’est rendu ensuite à Bickfaya, où il a déposé une couronne de fleurs à l’occasion de la fête de l’Indépendance, sur le monument dédié à son grand-père Pierre Gemayel. Après, il a été présenter ses condoléances à Jdeidé… C’est à Bickfaya que les monstres ont repéré la voiture et qu’ils ont pu ainsi le tuer. »
Paul explique que depuis la mort de Gebran Tuéni (assassiné le 12 décembre 2005), Pierre Gemayel n’utilisait plus sa voiture, louant des voitures presque toutes les 48 heures ou se déplaçant dans les véhicules de militants Kataëb proches de lui.
Paul parle aussi du chalet d’hiver à Ouyoun el-Simane en cours de construction où Pierre Gemayel rêvait de passer ce Noël avec son épouse, Patricia, et ses deux enfants, Amine et Alexandre. « À chaque fois qu’il me voyait, il me parlait de ce chalet, demandait où on en était avec la construction…», dit Paul, martelant : « C’est à Bickfaya qu’ils ont repéré la voiture. »
De nombreux partisans affirmaient hier que le PSNS (Parti syrien national social) était derrière l’exécution de l’assassinat. Des militants de ce même mouvement avaient également exécuté l’attentat contre Béchir Gemayel, il y a 24 ans.

Aoun, Lahoud et le Hezbollah
Hier, à l’hôpital Saint-Joseph, où le corps du ministre de l’Industrie avait été transféré, la famille éprouvée recevait les proches et les officiels dans un petit salon, alors que dans le hall de l’établissement, les militants laissaient éclater leur colère.
Ils insultent le chef du CPL, le général Michel Aoun, conspuent le président de la République, Émile Lahoud, s’en prennent au Hezbollah, disent que « c’est facile aux militants du mouvement chiite habitant Rouweissat el-Jdeidé de se déplacer dans la zone de l’attentat ». Et ils accusent aussi la Syrie.
Il y a ceux qui chantent des hymnes militants, inventés à la base au début de la guerre de 1975 à l’intention du fondateur du parti Kataëb, Pierre Gemayel. Il y a ceux qui dansent avec les portraits du ministre de l’Industrie, ceux qui applaudissent, ceux qui scandent : « Pierre est vivant en nous. » Ces mêmes scènes se répètent, depuis le 14 février 2005, après chaque attentat, et pour le slogan, il suffit de changer le prénom.
Il y a ceux qui promettent qu’ils ne se calmeront pas, que Pierre Gemayel n’est pas Samir Kassir ou Gebran Tuéni, qu’il a tout un parti derrière lui et que sa mort sera vengée.
À l’arrivée de Walid Joumblatt, la foule scande un slogan que le chef du PSP avait répété, notamment le 14 février 2006, à l’intention du général Lahoud et du président syrien Bachar el-Assad (« Beyrouth, nous voulons nous venger de Lahoud et de Bachar »). Ils interpellent M. Gemayel, debout sur le parvis de l’hôpital avec M. Joumblatt : « Président, nous voulons nous venger du Hezbollah et du général. »
L’ancien président de la République intervient lançant des appels au calme, rappelant le nom des personnes assassinées de sa famille depuis le début de la guerre de 1975 : Amine Assouad, Manuel Gemayel, Maya Béchir Gemayel, Béchir Gemayel, et maintenant son propre fils, Pierre.
Trois heures après l’attentat dans le hall de l’hôpital : beaucoup de militants sont partis au siège du parti Kataëb, à Saïfi. D’autres, la plupart des proches du ministre assassiné, sont assis à même le sol, le visage pâle, le regard perdu dans le vide, l’air complètement absent.
Une autre aile du hall de l’hôpital : Amine Gemayel lance encore une fois un appel au calme et à la tolérance. Il a le visage cramoisi. Il serre ses mâchoires par intermittence et ferme les yeux après chaque phrase qu’il prononce.
À côté de lui, le Amid du Bloc national, Carlos Eddé. La nuit du 27 au 28 février 2005, quand députés, chefs de partis et militants avaient décidé de rester au centre-ville pour empêcher l’instauration d’un couvre-feu, M. Eddé avait dormi à même le sol non loin de la sépulture de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, assassiné deux semaines plus tôt.
Pierre Gemayel était aussi présent cette nuit-là au centre-ville. Vers trois heures du matin, usant de son immunité parlementaire, il avait quitté le secteur bouclé par l’armée pour revenir une demi-heure plus tard avec des « manakish » en guise de petit-déjeuner, à ses hommes et aux militants présents sous les tentes du parti Kataëb.
À l’aube du 28 février, Pierre Gemayel s’était adressé à la foule parlant d’une nouvelle indépendance. Il avait souligné : « Si nous étions nés il y a soixante ans, nous aurions été des héros. » Et il y a ceux qui ont décidé de le tuer à la veille de la 63e célébration de l’indépendance du Liban.
Le 28 février 2005, le gouvernement Karamé avait présenté sa démission sous la pression de la foule. Peut-être fallait-il ce jour-là que Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel et toutes les personnalités accourues hier la mine décomposée à l’hôpital Saint-Joseph prennent, avec les militants, le chemin menant à Baabda. Mais parfois, il est trop tard…

Patricia KHODER

 
Mercredi 22 Novembre 2006 | 5:00 | Beyrouth