Marée humaine à la messe annuelle des martyrs des Forces libanaises à Harissa

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La troupe se déploie pour la première fois depuis 40 ans à la frontière avec Israël
 
 
Le fossé se creuse rapidement entre le Hezbollah et les forces du 14 Mars
 
 
Geagea : « Nous sommes les vainqueurs, car nous voulions depuis longtemps l’armée au Liban-Sud »Joumblatt : « Pas d’entente avec Nasrallah tant qu’il reste collé au régime syrien »
 
 
De Harissa et de Moukhtara, une double réponse ferme et virulente au discours du secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, vendredi dernier. Les leaders des Forces libanaises, Samir Geagea, et du chef du PSP, Walid Joumblatt, ont chacun démonté hier point par point les idées développées par le dirigeant hezbollahi.
Leurs argumentations respectives se rejoignaient sur plusieurs éléments, notamment sur la contestation de la victoire proclamée par le parti de Dieu, sur sa conception d’un « État juste, fort et capable » et sur les relations du Hezbollah avec Damas, pour ne citer que cela.
« Nous sommes les vainqueurs, car nous réclamions le déploiement de l’armée, épaulée par la Finul, alors que le Hezbollah y était opposé », a affirmé M. Geagea devant une marée humaine de ses partisans au terme de la messe célébrée à Harissa à la mémoire des martyrs FL.
L’événement a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans un contexte politique identique à celui qui avait réuni à six jours d’intervalle, le 8 mars et le 14 mars 2005, le public des deux courants diamétralement opposés.
« Tant que vous êtes collés au régime syrien, responsable des assassinats au Liban, nous ne nous entendrons pas avec vous. Lorsque vous vous séparerez du régime syrien, nous pourrons peut-être engager un dialogue pour parvenir à une entente », a déclaré M. Joumblatt à l’adresse de sayyed Nasrallah, assimilant le discours de ce dernier à un « coup d’État ».
Sur le terrain au Liban-Sud, l’armée a par ailleurs poursuivi son déploiement et s’est postée pour la première fois depuis 40 ans directement à la frontière avec Israël.
 


 
Plusieurs personnalités du 14 Mars ont assisté à l’événement
 
Marée humaine à la messe annuelle des martyrs des Forces libanaises à Harissa
 
 
Des convois entiers bloqués pendant des heures sur la route Jounieh-Bkerké
 
 
La célébration de la traditionnelle messe des martyrs des Forces libanaises (FL) aura été caractérisée cette année par une participation impressionnante de dizaines de milliers de personnes, qui a pris de court les militants eux-mêmes, à entendre leurs commentaires. Non seulement la place de la basilique Notre-Dame de Harissa et tous ses environs étaient pleins à craquer, mais toute la route reliant le littoral de Jounieh au célèbre sanctuaire regorgeait également de piétons, de voitures et de bus, et dans les heures qui ont précédé la messe, l’autoroute qui mène vers la montagne de Harissa étaient si embouteillée que des convois entiers n’ont pu accéder à l’église. Cette importante mobilisation populaire semblait être une réponse au grand rassemblement du Hezbollah vendredi dernier, tout comme le discours du leader des FL, Samir Geagea, dont la participation à cette messe annuelle était la première depuis sa libération, constituait une réponse à celui du secrétaire général du Hezbollah.
« Bien sûr que nous sommes là parce que le “ hakim ” est venu, et ça suffit », nous lance Wissam, venu droit de Deir el-Ahmar et parcourant à pied la distance qui sépare son bus de Harissa. Chants patriotiques diffusés à plein régime par les autoradios, drapeau FL omniprésent, photos de Samir Geagea et de Bachir Gemayel sur les vitres des véhicules surchargés… ne se comptaient pas hier dans les convois se dirigeant vers Harissa. Les militants et les sympathisants venaient des quatre coins du Liban : du Nord, de Akkar ou de Bécharré, des confins du Sud, Aïn Ebel ou Bint Jbeil, ou encore Jezzine, des différentes régions de la Békaa, comme Zahlé ou la Békaa-Ouest, sans oublier Beyrouth et le Mont-Liban. Des jeunes et des moins jeunes, des familles entières avec les enfants s’étaient déplacés pour l’occasion. La mobilisation faisait écho au slogan adopté cette année pour la messe : « Ils ne sont pas tombés en martyrs pour que nous abandonnions notre terre. »
La quasi-totalité des personnes interrogées a déclaré n’avoir jamais vu pareille foule à cette occasion. Mounir el-Hachem, militant FL du Chouf, a estimé que cette participation massive répondait à un besoin de « s’affirmer sur le terrain ». « Les gens ont voulu appuyer le leader des FL pour dire que ce n’est pas parce que celui-ci tient actuellement un discours modéré par rapport à l’escalade observée chez les autres qu’il n’a pas de base populaire », poursuit-il. Mais pour lui, « le rassemblement ne vient pas en réaction à celui du Hezbollah, il s’agit d’une action en soi ». Saydé Tok, mère de deux martyrs, a vu dans ce grand rassemblement, à cette occasion particulière, le signe que « ce sera une bonne année, et que les gens adhèrent à une logique mue par l’amour ». Pour d’autres, ce nombre élevé équivaut à un défi. Toufic, de Aïn Ebel, trouve que « c’est ainsi que nous montrons que nous ne sommes pas une minorité et que d’autres sont loin de représenter 70 % des chrétiens », dans une allusion claire au Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun. Celui-ci a d’ailleurs été hué par la foule des militants lors du discours de M. Geagea à l’issue de la messe.
En raison des embouteillages inextricables, la messe, prévue pour midi, a commencé avec plus d’une demi-heure de retard, puisque le représentant du patriarche maronite Nasrallah Sfeir, Mgr Roland Aboujaoudé, qui devait célébrer la messe, a été retardé sur la route. Par ailleurs, la difficulté d’accéder à la basilique a poussé les personnalités à user de leur imagination. Ainsi, Nayla Moawad s’est fait accompagner à mobylette, des députés ont opté pour le téléphérique, alors que certains, comme le ministre Pierre Gemayel et l’ancien député Farès Souhaid, ont parcouru à pied la distance qui sépare Bkerké de Harissa.

Entrée triomphale de May Chidiac

À la messe proprement dite, de très nombreuses personnalités étaient présentes, représentant la totalité du spectre des forces du 14 Mars et le CPL. Le chef du Parlement et le Premier ministre s’étaient fait représenter respectivement par le député Riad Rahhal et le ministre Michel Pharaon. Plusieurs des personnalités ont été ovationnées : à l’évidence, Samir Geagea et son épouse, la députée Sethrida Geagea, mais aussi le ministre Marwan Hamadé, qui était accompagné du député Akram Chehayeb (Bloc démocratique), le député Nehmetallah Abi Nasr (Bloc du changement et de la réforme), l’ancien président Amine Gemayel, la députée Solange Gemayel et son fils Nadim, veuve et fils du président assassiné Béchir Gemayel, la ministre Nayla Moawad, le député Boutros Harb et d’autres. À noter le triomphe réservé à la journaliste May Chidiac, qui a échappé par miracle à un attentat il y a un an, à son entrée dans la basilique durant la messe, au moment de l’homélie de Mgr Aboujaoudé.
Dans la basilique, les photos de Béchir Gemayel et de Dany Chamoun ont été placées à gauche et à droite de l’autel. Sur de longues banderoles noires accrochées aux murs, les noms des quelque 5 000 martyrs étaient inscrits en blanc.
Dans son homélie, Mgr Aboujaoudé a longuement abordé la signification du martyre chez les chrétiens. Il a évoqué les martyrs des FL, avec une mention particulière pour le président Bachir Gemayel. Pour lui, ces martyrs sont tombés pour une cause « qui a prouvé sa justesse avec le temps ». Enfin, Mgr Aboujaoudé a rappelé les épreuves subies par M. Geagea lui-même durant onze ans dans une cellule en solitaire.
La messe a été suivie par le discours très attendu du leader des FL. M. Geagea s’est adressé à la grande foule rassemblée devant le sanctuaire, prononçant un discours musclé dont une grande partie a été consacrée à répondre à plusieurs points évoqués par sayyed Hassan Nasrallah deux jours plus tôt. Un discours où il a également évoqué les temps difficiles de la quasi-clandestinité et des poursuites engagées par les services de sécurité d’alors contre les militants du parti, profitant de cela pour remercier ces derniers pour leur loyauté. La foule enthousiaste lui a bien rendu ce signe d’affection, l’interrompant à plusieurs reprises pour scander des slogans d’allégeance ou pour l’applaudir à tout rompre. Ce qui n’a pas manqué d’émouvoir visiblement celui qui, après onze ans de détention, participait à ce meeting pour la première fois.
 
Reportage de Suzanne Baaklini