« L’aéroport et le port continuent à échapper partiellement au contrôle de l’État », affirme Joumblatt

Non classé
Pour le chef du PSP, c’est désormais l’application de Taëf ou le risque d’une nouvelle guerre
« L’aéroport et le port continuent à échapper partiellement au contrôle de l’État », affirme Joumblatt
 
C’est sur la nécessité de neutraliser le Liban en retournant à l’accord d’armistice avec Israël et à l’application de Taëf pour éviter que le Liban continue d’être, à tout jamais, une arène de conflits régionaux que le chef du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt a insisté hier, dans le cadre d’un entretien accordé à May Chidiac devant les caméras de la LBCI.
Serein et détendu, malgré ses nombreuses appréhensions et inquiétudes, M. Joumblatt a mis l’accent sur la nécessité pour le Hezbollah de rejoindre le processus étatique, de manière à ce que l’État libanais puisse détenir le monopole de la violence légitime.
Le chef du PSP a également abordé la question des fermes de Chebaa, estimant qu’une fois que le caractère libanais de ce territoire est confirmé par l’ONU, « on aura arraché à Nasrallah la justification qui sert au maintien de ses armes et qui permet à la Syrie de multiplier ses ingérences au Liban ». Dans le cas contraire, l’Iran et la Syrie continueront d’utiliser cette carte et le Liban restera une arène de conflits, a-t-il souligné. Évoquant également le déploiement de l’armée libanaise au Sud dans le même ordre d’idées, M. Joumblatt est revenu sur la nécessité de concentrer les armes exclusivement entre les mains de l’État, « sinon ce dernier continuera à coexister avec l’État du Hezbollah ». « Ou bien nous réussissons, avec l’aide de la Finul, à faire appliquer Taëf, ou bien nous irons vers une nouvelle guerre », a-t-il dit. « Et il n’est possible d’appliquer l’accord d’armistice que si l’État détient le monopole de la violence. Or ce n’est pas le cas actuellement », a-t-il souligné, révélant qu’il y a des zones entières de l’aéroport – comme le « terminal cargo » – et du port de Beyrouth qui échappent à l’État. « C’est un parti qui les contrôle », a-t-il noté. Dans ce contexte, Walid Joumblatt a rappelé que la Sûreté générale avait fait l’objet, avec la formation du gouvernement, d’un consensus avec le Hezbollah. « Cette instance est aujourd’hui plus du côté du Hezbollah que de l’État. C’est comme si Jamil Sayyed était toujours là », a-t-il ajouté, évoquant également « des avions qui s’envolent de l’Est, qui atterrissent chez nous, et qui ne transportent pas des sucreries… ».
Le chef du Rassemblement démocratique a par ailleurs déploré le niveau du langage utilisé récemment par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, vis-à-vis de la majorité. « Il n’est pas permis qu’un grand leader se laisse aller à ce discours », a-t-il dit, avant de tirer profit des comparaisons faites dans la rue arabe entre Gamal Abdel Nasser et le chef du Hezbollah pour s’en prendre à ce dernier… en infirmant totalement la possibilité d’une telle comparaison. « Nasser était un chef. Il était maître de ses décisions. Lorsqu’il a perdu, il a tiré les leçons de sa défaite et a démissionné. Nasrallah a beau être un chef, mais il n’est qu’une partie d’une vaste organisation politique, financière, militaire et culturelle qui commence dans les rues de Beyrouth et se termine à Téhéran. Il a gagné, mais il a été brisé. Puis, il est venu nous dire “si j’avais su…” », a-t-il dit.
Après avoir replacé la situation dans son contexte régional et international, avec la joute irano-américaine en toile de fond, M. Joumblatt s’est employé à démonter la théorie de la « victoire divine ». Selon lui, déjà, « qui donne ordonne », et le Hezbollah dépend financièrement et militairement de l’Iran. « Quand on prend de l’argent d’un État, on en devient l’otage », a-t-il dit. « Aucune victoire n’est divine. Cette définition n’existe pas dans le lexique militaire. Il n’y a que des victoires techniques, militaires, aucun miracle (…). Ils ont gagné grâce à des armes russes récentes qui ont détruit les chars israéliens », a ajouté le chef du PSP.
Il a ensuite exprimé sa crainte devant les manuels scolaires et la mobilisation idéologique à caractère théocratique dans certaines écoles et certaines universités. « Nous sommes dans l’ère de la réapparition, c’est comme si nous étions dans les prophéties de Nostradamus : depuis l’arrivée de l’imam Khomeyni jusqu’à l’apparition du Mahdi. Il y a un projet complet dans ce sens. Comment concilier cela avec le Liban, Taëf et l’accord d’armistice ? » s’est-il demandé.
C’est ensuite dans la dénonciation de la logique totalitaire qu’a abondé Walid Joumblatt, évoquant l’option libanaise, celle de Moussa Sadr, Mohammad Mahdi Chamseddine, Hussein Husseini ou Nabih Berry, exprimée dans l’accord de Taëf : l’option de la démocratie plurielle et pluraliste. « Sinon, c’est le modèle dictatorial arabe, celui du régime syrien », a-t-il dit, mettant en garde contre les propos de Nasrallah sur l’État « fort, capable et résistant » plutôt que Taëf. « Il s’agit d’un projet d’annihilation de l’autre, a souligné M. Joumblatt, et le Liban deviendra une arène de guerre et de règlements de comptes ». Dans ce cadre, M. Joumblatt s’est dit contre l’abolition du confessionnalisme politique et contre la laïcité, pour préserver la démocratie plurielle.
Évoquant les tentatives de faire chuter le gouvernement, pour créer des troubles sécuritaires, Walid Joumblatt a indiqué qu’il y aurait potentiellement « trois mois difficiles à venir », dans la mesure où le régime syrien et ses alliés feront ce qu’ils peuvent pour faire capoter le tribunal international. « Le tribunal constitue pour l’instant la seule arme de dissuasion politique et judiciaire contre le régime syrien », a-t-il dit, mettant en garde contre « certaines officines néfastes qui, dans le giron du régime syrien, commencent à murmurer que Fouad Siniora pourrait être en danger, ces mêmes officines qui diffusaient des rumeurs sur Rafic Hariri avant son assassinat ».
Walid Joumblatt a également mis en garde contre les tentatives du Parti travailliste israélien, par l’intermédiaire de socialistes européens, de protéger le régime syrien pour qu’il ne s’effondre pas. « Le grand danger serait qu’il y ait un marché, et que le régime syrien ait de nouveau une marge de manœuvre au Liban, uniquement dans le souci du bien-être israélien. Cela s’est déjà produit en 1976, lorsque Kissinger a permis à la Syrie d’entrer au Liban pour liquider l’OLP au profit d’Israël », a-t-il indiqué. « Même au plus fort de la révolution du Cèdre, Israël n’était pas en faveur du retrait syrien », a-t-il ajouté.
« Tout ce qui importe actuellement le régime syrien, c’est de briser l’étau qui l’entoure. S’il y parvient, ce sera pour nous un retour à zéro avec ce régime terroriste », a-t-il noté. « Hafez el-Assad était comme un parrain, comme Marlon Brando, mais sans la classe de Brando (…). Assad était un criminel civilisé. J’ai mis 28 ans pour pouvoir le dire, je sais. C’est une faille dans mon histoire, alors que Kamal Joumblatt l’a tout de suite compris. Son fils (Bachar) est un chef de mafia », a lancé M. Joumblatt.
Le chef du PSP a ensuite mis en garde le Hezbollah contre le vide politique, estimant qu’il s’agit là d’un danger pour tous, parce que cela ouvre la voie au chaos – « sauf s’il reçoit ses ordres de l’extérieur ». Et d’ajouter, plus tard : « Ils veulent nous demander des comptes ? Nous aussi nous voulons leur en demander. Ils n’ont pas à entraîner le pays dans une guerre voulue par l’Iran et la Syrie et à ramener le pays 20 ans en arrière. » Mettant une nouvelle fois en garde contre la logique totalitaire « à la Adolf Hitler », celle « qui empêche le citoyen d’avoir sa liberté de penser », il a enfin estimé que « la seule stabilité et la seule protection » pour le Hezbollah seraient dans son entrée dans l’État.
 


Source: L’Orient Le Jour, publié le mercredi 20 septembre 2006