May Chidiac: «Gebran, tu nous manques»

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May Chidiac:

« Gebran, tu nous manques »

 

 

Avec Marwan Hamadé et Elias el Murr, elle fait partie de ces miraculés qui ont survécu aux attentats perpétrés par les créatures de l’ombre. May Chidiac, en quelques mots simples et émouvants, nous parle de Gebran, l’ami, le passionné de la vie.

Cette tendre et affectueuse amitié entre Gebran et la journaliste vedette, May Chidiac, remonte à de longues années. Il était écrit que ces deux brillants esprits devaient se rencontrer et s’estimer mutuellement.

Un homme au grand coeur
Les premières fois où leurs chemins se sont croisés, c’était sur les plateaux de la LBC, où May voyait Gebran participer en tant que journaliste à des émissions qui regroupaient des partis et des hommes politiques. «Dès le départ, raconte May Chidiac, on sentait chez lui un grand intérêt pour la vie politique. Et, face à sa prestance distinguée et ses talents de polémiste, je n’ai pas pu ne pas éprouver aussitôt une admiration envers lui. Par la suite, j’ai eu affaire directement à lui pour une interview dans le cadre de l’hebdomadaire Le Nahar arabe et international. Ça s’est passé dans ses bureaux à Achrafieh et l’interview était destinée à paraître dans le journal de l’Université libanaise de l’information où je poursuivais mes études. C’est depuis lors qu’on a vraiment fait connaissance et mon admiration n’a eu de cesse de grandir de jour en jour, pour se transformer en amitié avec le temps. Je me souviens vaguement de sa carrière d’animateur d’émissions politiques, mais je me rappelle sa façon redoutable de dialoguer; il intimait à son interlocuteur le devoir de répondre clairement, par un oui ou un non, et imposait en quelque sorte la réponse.» Nous faisons gentiment remarquer à May Chidiac que l’utilisation de termes tels que “intimait” et “imposait” ne concorde pas parfaitement à l’image d’un Gebran démocrate, et la journaliste de répondre, mi-figue, mi-raisin: «Gebran n’est pas très démocratique, quand il s’agit de ses convictions et de la cause du Liban, et il n’a pas changé, même avec le temps. Quand je l’interviewais pour “Nharkon saïd”, ça se déroulait toujours selon le schéma suivant: je commence par lui poser des questions; mais, petit à petit, il inverse les rôles, en voulant que je donne mon avis et en lançant son fameux “Mech héké, May?” (“N’est-ce pas, May?”). Alors que, à la base, c’est lui qui est censé répondre. Un beau jour, n’en pouvant plus, je lui ai dit: “C’est moi, la journaliste. Je pose des questions, et toi, tu réponds. Point.” Chez lui, c’était la déformation professionnelle du journaliste. Dans le fond, moi, je n’avais pas de problèmes avec cette attitude; la plupart du temps, j’étais de son avis. Mais, en tant que présentatrice, ce n’était pas à moi de donner le mien. Si je voulais insinuer quelque chose, je pouvais très bien le faire à travers mes questions. Plus que ça, il voulait m’impliquer dans ses prises de position. C’était sa méthode. Cette joute, entre lui et moi était très sympathique. Sur le plateau, tout le monde pouffait de rire. On se colletait pendant toute l’émission.»
A cette évocation, May Chidiac a un rire triste, mais un rire quand même, qui vient dissiper pour un instant ces nuages sombres qui occultent son soleil, depuis le lâche attentat dont elle a été la victime et le tragique assassinat de Gebran.
Elle continue à dérouler le fil des souvenirs: «Gebran est très humain. Je donne un exemple qui illustre bien sa grandeur d’âme: à la NDU, où j’enseigne le journalisme, l’une de mes étudiantes est malvoyante. Bien qu’elle soit brillante, personne ne voulait l’embaucher à cause de son handicap. Un jour, Gebran tombe sur un reportage diffusé sur Télé Lumière; on y parlait de mon étudiante. Aussitôt, il l’appelle et lui donne rendez-vous au journal. A la fin de l’entrevue, il lui propose un poste au Nahar. C’était la joie de sa vie! Ça, c’est un exemple parmi d’autres de sa bonté, de sa générosité de cœur. Par ailleurs, j’ai entendu dire – il ne m’en a jamais parlé – qu’il subvenait aux besoins de plein de familles démunies. Cela, personne ne le savait. Quand quelqu’un était dans la gêne, il était prêt à s’endetter pour aider. Et aussi, ce que j’aime en lui, c’est sa foi profonde. Il gardait le chapelet dans sa main, tout au long de “Nharkon saïd”. Incroyable!»

Une amitié indéfectible
Au téléphone, l’interview avec May Chidiac se poursuit. Malgré sa grande tristesse, sa voix se teinte de chaudes intonations lorsqu’elle évoque Gebran, l’ami: «De son amitié, je conserverai pour toujours le dernier exemple. Le samedi 10 décembre, c’est-à-dire deux jours avant son assassinat, il était chez moi, au centre de rééducation où je me fais soigner. Il s’informe de la manière dont j’occupe mon temps, si j’arrive à lire… Je lui réponds que je ne lis pas beaucoup parce que je n’arrive pas à me concentrer. La télé? Je dis qu’il n’y a pas grand-chose à voir. Il décide alors de m’apporter quelques DVD à visionner. Mais je lui dis que je n’avais pas de lecteur. Il disparaît alors pour un certain temps. Plus tard, j’ai appris qu’il était allé à la Fnac, qu’il avait choisi un lecteur, acheté des DVD et avait fait la queue à la caisse pendant une heure. S’il ne me considérait pas vraiment comme une amie, il n’aurait pas fait une chose pareille. Il éprouvait une sympathie particulière envers moi. Peut-être parce que je suis à la fois femme et journaliste, et qu’il me trouvait intelligente; on pouvait communiquer, partager les mêmes idées, les mêmes goûts… C’était un ami fidèle. Je savais que je pouvais compter sur lui. Et son épouse, Siham, c’est vraiment l’amie par excellence. Elle aussi partageait beaucoup de qualités avec Gebran; entre autres, le courage, la générosité, l’amitié et la foi.»

Un être passionné
Ce jour fatal, où Gebran succombe, May Chidiac l’a vécu, comme beaucoup de Libanais, dans la stupeur et le déni de la réalité: «Ce jour-là, tôt le matin, on m’a prévenue, sans plus de détails, de regarder la télé. J’allume et je lis: “Un attentat aurait visé Gebran Tuéni.” Puis, un peu plus tard, la confirmation de sa mort. Complètement atterrée, j’ai fondu en larmes.… Mais j’ai continué mes exercices de rééducation, je ne voulais pas flancher. Je me suis ainsi contenue jusqu’au troisième jour, où ma douleur a entièrement débordé, et je suis tombée malade. Je ne pouvais pas accepter la réalité de sa mort.» En disant ces mots, la voix de May se brise. Un long silence, puis elle ajoute, sanglotant: «Beaucoup de martyrs sont morts, mais c’est surtout la disparition de Gebran qui m’a le plus bouleversée. Voilà pourquoi j’ai appelé les Libanais à une messe, à l’église Notre Dame du Liban, à Paris, le dimanche 15 janvier. La messe était émouvante, Gebran était sur toutes les lèvres et dans tous les cœurs. Pour moi, résidant en France, loin de mon pays, j’ai trouvé que c’était la meilleure preuve d’amour que je pouvais donner en adressant ce message à Gebran, maintenant qu’il est au ciel, pour lui dire que je pensais à lui.»
May, transie d’émotions, se ressaisit et évoque les images souriantes d’un Gebran passionné, vivant intensément: «La dernière fois où il m’a visitée, je l’ai vu très enthousiaste à l’idée de rentrer au Liban; il avait hâte de participer à la séance parlementaire, le mardi suivant. Il parlait de cette participation avec un sourire au coin des lèvres, l’air de dire: “Je vais les avoir!” En effet, il semait la pagaille, en quelque sorte, désorientait tous les parlementaires conventionnels avec son franc-parler. Sur un autre plan, Gebran s’adonnait à un hobby qu’il était en train de développer et de perfectionner de plus en plus: l’équitation. Je m’en suis étonnée en lui disant que cette réputation de cavalier, c’était surtout Siham qui l’avait et pas lui. Il me répond que c’est différent, que pour Siham, c’est les sauts, les parcours, les compétitions… tandis que lui s’occupe du dressage. Très féru de nouvelles technologies et de gadgets photos et autres, il me montre alors sur un tout petit appareil dernier cri une vidéo de lui en train de monter à cheval et de le dresser. Il voulait tout expérimenter, il voulait croquer la vie à pleines dents; il était le politicien sans peur ni reproche, le journaliste émérite, le jeune qui s’épanouissait dans ses passions; il était dans cet état d’esprit où l’on sent qu’on a encore tout à découvrir. Il était incroyable dans cette boulimie de la vie. Mais il était trop fort pour certains. Ça lui a coûté cher.» Après un instant de réflexion, May ajoute: «Et cela nous a aussi coûté à nous tous!»
Pour May, comme pour tous ceux qui l’ont connu et aimé, la pensée et l’action de ce pur parmi les purs resteront présentes dans les mémoires. A la question: qu’aimeriez-vous dire à Gebran?, May répond: «Tu nous manques! Tu as quitté très tôt tes petites jumelles; elles avaient encore besoin de toi, de te connaître… Tu t’en es allé très tôt…»
L’émotion est à son comble, surtout pour May qui se sent seule en France, loin de son pays. «Si Dieu le veut, espère-t-elle, je reprendrai mes activités à la LBC, et l’année prochaine, mes cours à la NDU. Pas cette année, parce qu’il me reste encore quelques mois pour compléter ma rééducation, mes traitements, les interventions chirurgicales. J’ai subi vingt opérations, et il m’en reste encore une ou deux. C’est dur de perdre deux membres. Si dur que, des fois, je me révolte. Mais je m’en remets aussitôt à la volonté de Dieu. Il ne voulait pas de moi. Il pense que c’est peut-être un peu trop tôt. Mais l’heure viendra, un jour…»

Johnny Karlitch