Gebrane Tuéni, un patron de presse engagé

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Formé en France, le journaliste était l’héritier d’une famille de chrétiens orthodoxes attachée à l’indépendance du Liban

 

GEBRANE TUÉNI se savait en danger. Il avait déclaré il y a quelques semaines, dans une interview à Radio Orient, avoir vu son nom sur « une liste de personnalités politiques à assassiner ». Et pour cause : Gebrane Tuéni était l’un des fers de lance du « soulèvement de l’indépendance » qui, après l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri le 14 février, a mené au retrait des troupes syriennes du Liban, fin avril.

Président-directeur général du plus grand quotidien arabophone du pays, An Nahar, il l’avait transformé en tribune politique contre la tutelle syrienne sur le pays du Cèdre, au point que la Syrie en a interdit la distribution sur son territoire. Dans son dernier éditorial, daté de jeudi dernier, il interpellait le ministre syrien des Affaires étrangères et accusait Damas de tenter de reprendre le contrôle du Liban. « Farouk el-Chareh devrait comprendre que l’hégémonie syrienne sur le Liban est terminée et que les Libanais savent mieux que le régime syrien ce qui est bon pour eux », écrivait-il.

Si les langues de la classe politique et des médias libanais se sont largement déliées depuis le retrait syrien, malgré la peur entretenue par les attentats, la plume de Gebrane Tuéni s’est acérée plus tôt que les autres. Dès mars 2000, peu après avoir pris la tête d’ An Nahar, il avait osé un éditorial sous forme de lettre ouverte à Bachar el-Assad, auquel son père Hafez, encore vivant à l’époque, avait confié la charge des affaires libanaises, avant qu’il ne lui succède à la présidence de la Syrie quelques mois plus tard. « Beaucoup de Libanais sont mécontents de la présence armée syrienne », avait-il écrit. « Le prix de la paix régionale passe-t-il par la mainmise syrienne sur le Liban », demandait-il alors, bravant un tabou.

Diplômé d’une école de journalisme et de relations internationales en France (1980), Gebrane Tuéni a toujours conçu son métier comme une prolongation de la politique, à l’instar de son père Ghassan Tuéni, qui a été député, ministre et ambassadeur du Liban auprès des Nations unies, et de son grand-père, Gebrane, fondateur d’ An Nahar en 1930.

Le chantre de la souveraineté du Liban

Il est né en 1957 dans l’une des familles chrétiennes orthodoxes les plus anciennes de Beyrouth, dont l’histoire est intimement liée à celle du Liban. Il est le neveu de Marwan Hamadé, le ministre des Télécommunications, lui-même rescapé du premier de la série noire des attentats qui frappent le pays depuis plus d’un an. Sa première épouse est la soeur du ministre de la Défense, Elias el-Murr, qui a également échappé à une autre voiture piégée. Père de deux enfants, dont la jeune Nayla, « entrée » elle aussi à An Nahar, il s’était récemment remarié et venait d’agrandir sa famille de deux jumelles.

Chantre de la souveraineté du Liban, Gebrane Tuéni avait déjà fait les frais de son engagement politique auprès du général Aoun, en 1989-1990, lorsque ce dernier était devenu le champion de la lutte pour la libération du Liban de l’occupation militaire syrienne. L’échec du mouvement et l’instauration d’une pax syriana bénie par la communauté internationale l’avaient conduit à l’exil en France, pendant trois ans, une période qu’il a mise à profit pour poursuivre des études de gestion à l’Insead.

De retour au Liban, sa formation l’aida à développer le groupe An Nahar, l’un des plus anciens du Proche-Orient, dont l’influence dépasse le simple cadre libanais. Outre le quotidien, le groupe compte un mensuel féminin et une maison d’édition. Pour son entreprise, Tuéni a bénéficié successivement d’apports en capital de l’ancien premier ministre Rafic Hariri puis du milliardaire saoudien Walid Ben Talal, encore actionnaire du groupe.

Son véritable passage en politique, Gebrane Tuéni le fera au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri, en devenant l’un des principaux animateurs de la « révolution du Cèdre » et de la manifestation géante du 14 mars qui se déroule au pied d’ An Nahar, place des Martyrs. Dans la foulée, il est élu en juin 2005 député pour le siège orthodoxe de Beyrouth, sur la liste de Saad Hariri, l’héritier politique du premier ministre assassiné.

 
Par Sibylle Rizk, Luc de Barochez
[27 décembre 2005]
 
Source: LE FIGARO