Le Parlement de la loi 2000

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08/05/2005

Par Ziyad Makhoul

Éclairage – Le Parlement de la loi 2000 finit son mandat comme il l’a vécu : dans un climat de triste mascarade.

Entrer dans l’histoire pour avoir (presque) tout raté…

C’était la séance des grands jours. Sans doute entrera-t-elle dans l’histoire comme l’un des rendez-vous cruciaux les plus manqués des douze dernières années. Comme le Parlement de la loi 2000, d’ailleurs. Cette séance en particulier et cette Chambre en général auront ainsi eu la singularité de s’inscrire dans les mémoires pour tout ce qu’elles ont raté, pour le presque rien réalisé. Rachitique consolation. D’autant plus rageante que cet hémicycle a prouvé, notamment ces derniers mois, qu’il comptait dans ses travées de bien valeureuses figures.

Elle avait pourtant bien commencé, cette séance. Dans le sens que pour la première fois sans doute, personne ne savait comment elle allait se terminer. Même si le résultat, in fine, n’a surpris personne.

Personne ne savait si ce Parlement allait, enfin, poignarder en plein cœur la loi électorale qui l’a pourtant engendré au profit d’une autre beaucoup plus saine, juste et crédible. Ou pas. Personne ne savait si ce Parlement allait, enfin, réparer ou pas une flagrante injustice et voter la loi d’amnistie qui libérerait, entre autres, Samir Geagea – un Parlement qui n’avait pas pu, de surcroît, contribuer à la réparation d’un autre arbitraire, le retour d’exil de Michel Aoun.

Nombreux ainsi sont ceux qui évoquaient avant-midi, dans les coulisses et les couloirs de la place de l’Étoile, ce mot d’ordre qui aurait été confié, d’outre-mer, au patriarche Sfeir, dont le discours de la veille avait été des plus fermes à l’égard de l’opposition. Nombreux sont ceux qui étaient persuadés qu’un autre projet de loi serait soumis au vote ; qu’il y aurait effectivement vote, que le caza aurait la majorité nécessaire pour l’emporter. Pour preuve, des présences sur les strapontins quasi continues et rarissimes : Walid Joumblatt, Sleimane Frangié, Émile Émile Lahoud… L’absence de Bahia Hariri, toujours fidèle à l’héritage de son frère qui voulait qu’elle reste le trait d’union avec Nabih Berry au Sud, et qui pensait s’éviter de trancher… L’intervention maladroite mais courageuse du chef du PSP, qui a assuré ses alliés de l’opposition, notamment le trio Moawad-N. Lahoud-Harb, qu’il votera le caza « uniquement pour éviter un tri confessionnel »… Nombreux ceux qui, au sein de l’opposition plurielle, relevaient qu’il ne fallait pas se faire distancer par celui qui a été leur allié pendant de nombreuses semaines, depuis le 14 février : Michel Aoun… Tout cela donnait à croire que le miracle était moins improbable qu’hier.

Et puis des rumeurs. « Émile Lahoud fait tout pour que l’on amende la loi en vigueur, ne serait-ce que d’une virgule. Dix députés pourront ainsi présenter, une fois le scrutin terminé, un recours en invalidation auprès du Conseil constitutionnel présidé par Nasri Lahoud. Le recours annulera ainsi la prochaine Chambre et ce sera le règne du vide constitutionnel… C’est également ce que les Syriens veulent », dit une source parlementaire opposante à L’Orient-Le Jour. Juste avant que la séance ne démarre, une autre source avait assuré que « le Hezbollah a décidé de recourir à l’invalidation au cas où une nouvelle loi, notamment le caza, serait votée ». Et puis, dans l’hémicycle même, Hussein Husseini évoque cette éventualité. Des députés hezbollahis l’énoncent clairement. Des députés de l’opposition, à l’instar d’un Ahmed Fatfat hors pair, parlent carrément de la machination du vide, du retour en puissance des SR. Le ministre de la Justice, impartial jusqu’au bout, dit qu’il y a deux écoles. L’une invaliderait l’éventuelle nouvelle loi. Sleimane Frangié hurle au complot entre loyalistes et opposants. Farouche partisan du caza depuis le 14 février, il ne verrait effectivement pas d’un mauvais œil, loin s’en faut, l’opposition se diviser, se discréditer. Beaucoup rappellent en outre le bazar (positif) d’il y a deux semaines, sous parrainage international, destiné à assurer un scrutin dans les délais et rassurer ceux qui se disent volontiers « orphelins » depuis le départ syrien. Beaucoup disent que Saad Hariri et Walid Joumblatt, ainsi que des députés de Kornet Chehwane se satisferaient de cette loi 2000 qu’ils ont pourtant attaquée avec véhémence il y a cinq ans.

Info ou intox, la menace du recours en invalidation s’il y a nouvelle loi ? Peu importe. La décision de voter le caza semblait véritablement primer, jusqu’au deus ex machina final, improvisé ou mis en scène : la dictature Berry sur la place de l’Étoile a encore frappé. Cet homme qui squatte le perchoir depuis treize ans a simplement levé la séance, et il est parti. Laissant les députés sur le point de se frapper les uns les autres. Pire que des gamins : des irresponsables.

Il est bien beau de voir un Parlement généralement stérile en harmonie avec les attentes immédiates d’une très grande majorité d’électeurs – les députés ont véritablement disqualifié le symbole du pouvoir de l’ombre : Émile Lahoud. Sauf que l’important, c’est d’être à la hauteur des besoins d’avenir de ces Libanais. De contrebalancer les effets pervers de la loi 2000. Les haririens, les joumblattistes, ceux de Kornet Chehwane, les aounistes, les FL ont tous contribué à la résurrection du Liban. À eux, ensemble, à coups de concessions mutuelles, de le garder en vie. Par leur unité. De prendre, chacun, la place qui est la sienne. De ne plus se contenter d’être intelligent dans son coin, tout seul. Seul problème : ensemble, ils deviennent simplement crétins. Seul espoir : le 14 mars, ils étaient brillants. On ne va tout de même pas leur faire l’ultime affront de demander à la communauté internationale de le leur rappeler…